Cultiver la confiance en soi, une question d'environnement ? – Rencontre avec Mélanie Dinane
Une édition où l'on parle natation (pour de vrai)
Cher·es habitué·es du bassin : whalecome back et merci d’être ici !
Aux newbies qui ont rejoint le swimming club – soit, cette lettre numérique – ces dernières semaines : whalecome 🏊🏾♀️
Dans cet espace, on plonge ensemble de manière randomadaire à l’intersection entre le sens, l’impact (socio-écologique) et l’inclusion. Pour ce faire, on file la métaphore de la natation pour parler du monde dans lequel on essaye de trouver sa place (aka, sa ligne de nage).
Si besoin, tu peux consulter ce lexique natatoire pour t’aider à la naviguer.
Oyez oyez (c’est la criée) :
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Si ça t’intéresse, tu peux répondre à ce mail. (Je suis aussi joignable par mouette voyageuse.)
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Voilà. Sinon tu peux aussi t’abonner à la Ploufletter si on t’a transféré cette édition ça fait toujours plaisir👇🏾
Sur ce, bonne séance 🐋
🎣 au programme
Édit'eau
Entretien-fleuve avec Mélanie Dinane
Quelques ressources pour aller plus loin
Attention, cette édition est (très) longue et sera coupée avant la fin. Swim par ici pour la consulter dans ton navigateur
🐠 édit’eau – keeping it short
Temps de lecture : 1min
Coucou toi, comment vas-tu ? J’espère que le retour du printemps illumine tes journées (et tes sorties piscine) !
Ici, j’explore les abysses. J’ai commencé une nouvelle mission de production et gestion partenariale com’ il y a deux semaines et demi. Le temps de tout prendre en main la fatigue devrait passer. (Enfin, j'espère.)
Quoiqu’il en soit, pour le moment : « on est là ».
Sache que pour me soulager je me repose sur deux choses 1/ les micro-siestes et la grasse mat’ le week end 2/ les romans d’apprentissage ou d’anticipation jeunesse. (Et franchement, ça du bien !)
Enfin bref, passons. Je me suis promis de faire rapide parce que l’échange dans lequel tu vas plonger est plutôt long. (Tu peux retirer le « plutôt » de ma phrase.)
Aujourd'hui, on parle …. confiance en soi.
Let’s dive in !
Je te laisse, see you en fin d’édition.
Apolline 🐋
🐚 aie confiance, crois en toi
Temps de lecture : 20min
Mai 2018. Je suis en vacances avec des potes, allongée de tout mon long sur un transat. Le téléphone sonne : « Je t’appelle pour [insérer nom d’entreprise]. Je suis ravie de t’annoncer que tu es sélectionnée pour le bootcamp. » Su-per.
Je maudis intérieurement mon moi de janvier qui a décidé de postuler à ce concours étudiant avant de planifier mes vacances. J’ai tellement la flemme de me déplacer que mon interlocutrice finit par me demander si tout va bien. Tant pis pour l’opportunité…
… Me voici donc deux semaines plus tard de retour en France, valise à la main, prête à passer ces 3 jours avec le reste de la promo. (Et oui, j’ai capitulé.)
Au moment du tour de table introductif, le constant est flagrant : la diversité est quasi-inexistante. Et en fond, surgit la question suivante : « Est-ce que je fais partie de leur quota ? ».
Flashforward to 2022.
Je commence un contrat dans une nouvelle structure. Petit stress, mais tout semble bien se passer. Une fois réunion d’accueil terminée, ma voisine se tourne vers moi et me lance : « C’est toi ou tes parents qui sont venus en France ? », comme si ma présence dans cet écosystème était inattendue.
Suite à cet échange, je recommence à m’interroger sur ma légitimité à occuper certains espaces – et la place qui m’y est réservée.
Et en parlant de place…
J’ai mis des années à changer de formulation entre « trouver ma place » vs. « la prendre ».
Bon, tu l’as compris, la confiance en soi, c’est un work in progress1. Alors, pour m’aider à comprendre ses origines et ses leviers, je suis allée rencontrer quelqu'un qui a grandit dans un environnement (familial et social) propice au développement d’une confiance en soi inébranlable.
J’ai nommé : Mélanie Dinane.
Comme la plupart des personnes dont tu as pu lire le portrait, j’ai rencontré Mélanie sur le réseau qu’on aime tous·tes détester ; j’ai nommé, Linkedin. À l’origine, je cherchais simplement à échanger avec quelqu'un de son ancienne structure.
Et, en discutant ensemble :
🏊🏾♀️ Du rôle que jouent les représentations sur notre imaginaire ;
🏊🏾♀️ De son parcours de nage entre la Guyane et Paris ;
🏊🏾♀️ De sa vision de l’inclusion dans la tech ;
🏊🏾♀️ Et de confiance en soi…
…On s’est dit que ce serait super chouette de pouvoir te partager une partie de ce patchwork conversationnel.
Un check de calendrier plus tard, le rendez-vous était pris pour enregistrer.
De la même manière qu’avec Anissa, Mélanie m’a fait redécouvrir l’importance d’aborder nos parcours à la manière d’un iceberg. Ce qui importe le plus, c’est les 7/8ème invisibles à l’œil nu.
Pour illustrer cette métaphore arctique, Mélanie a commencé par me raconter l’histoire de sa famille (nageuse), et plus précisément, de son père.
Originaire de La Désirade en Guadeloupe, celui-ci a fait ses premières brasses dans l’océan. Un coup de palme en entraînant un autre, M. Dinane s’est lancé dans la compétition locale, régionale, et (inter)nationale. Ces épreuves ont participé à lui forger un mental en acier – dont Mélanie semble avoir bien hérité !
Comme pour beaucoup d’athlètes, l’histoire retient son palmarès final. Pourtant, ce sont ses années d’entraînement précédentes qui ont été capitales.
Alors, plutôt de se concentrer sur le 1/8ème visible de l’iceberg du parcours de Mélanie, je te propose aujourd’hui de plonger en découvrir ensemble la face immergée.
Fasten your bouée, we’re about to take off.
snack break - on 💡
Avant de se lancer à l’eau, petit point géographie.
Si tu as besoin d’un rappel – I know I did –, la Guyane est une ancienne colonie française située en Amérique du Sud2. Depuis la décolonisation et sa départementalisation en 1946, elle fait partie intégrante de la FOM (France d’outre-mer).
Historiquement, la Guyane est surtout connue pour :
→ Sa forêt amazonienne – qui couvre une grande partie du territoire.
→ Son bagne – ouvert entre 1795 et 1953 (Oui oui, tu as bien lu, c’est super récent.)
→ Son centre spatial, ouvert en 1965, duquel l’Europe tire la plupart de ses fusées aujourd’hui.
… Sans oublier certain·es ressortissant·es comme Christiane Taubira ou Gaston Monnerville – mais on en reparle plus tard !
Maintenant qu’on nage tous·tes dans les mêmes eaux, let’s go.
snack break - off 💡
🐟 se donner le temps de se former
Une grande partie de notre conversation a tourné autour de sa construction personnelle.
Pour commencer l’interview, j’ai bien évidemment posé la question rituelle : « quand tu étais plus jeune, tu voulais faire quoi et/ou devenir qui ? »
Quand j'étais plus jeune, je suis passée par plein de stades.
J'ai voulu être astrophysicienne parce que je suis une passionnée de l'univers. Je tiens aussi ça de ma mère. Elle aime beaucoup tout ce qui touche à l'astronomie et aux étoiles. Elle m'apprenait le nom des étoiles dans le ciel, leur histoires, etc. donc j'ai voulu devenir astrophysicienne, puis géologue.
Après j'ai très vite compris que ça ne consistait pas qu'à regarder des étoiles et découvrir des planètes, mais aussi à beaucoup passer du temps dans un bureau ou à faire des calculs… C’était un peu moins cool.
J’avais aussi un côté geek. Avec l'arrivée d'internet, je traînais sur des forums et sur le site du zéro (devenu OpenClassrooms) pour apprendre à coder. Mais je ne pensais pas du tout à en faire une carrière. À la fois parce que les écoles de code comme 42 n’existaient pas… et parce que je ne me reconnaissais pas dans l’image du geek véhiculée à l’époque.
Enfin, je ne savais pas trop quoi faire de ma vie, vu que les passions ou les projets que j'avais – au final – je ne voulais pas trop les concrétiser. Alors mon parcours s’est plutôt fait au fil de l'eau.
C’est marrant, vu de ce qu’on s’était dit et mes recherches, j'avais vraiment projeté des envies littéraires, alors que l'astrophysique, la géologie, ou la tech, c'est des choses beaucoup plus scientifiques – et super rigoureuses.J’ai passé un bac S, tout en évoquant beaucoup toutes les matières littéraires, donc la philo, etc.
J'étais très bavarde, je suis toujours, je pense, très bavarde. Et donc quand j'étais petite, on n'arrêtait pas de me dire, mais toi tu finiras avocate, c'est pas possible, tu aimes trop parler. [rires]
C’est donc de là que vient cette vocation [rires]
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🐙 grandir pour partir
Pendant notre échange, je comprends que, dès sa jeunesse, Mélanie s’acculture à l’éloignement familial comme faisant partie intégrante de son parcours.
À l’instar des romans d’apprentissages du XIXème – les fameux – où les protagonistes se construisent avec le désir de quitter leur ville natale pour Paris, Mélanie grandit avec la certitude qu’elle finira tôt ou tard par traverser l’Atlantique pour poursuivre sa formation.
D’ailleurs, j’ai été frappée de voir que l’ultra-centralisation du savoir et du pouvoir existait aussi Outre-Atlantique.
En fait, nous n'avions pas d'autre choix que de partir.
J'ai grandi en Guyane, j'ai fait toutes mes études en Guyane, j'ai passé mon bac là-bas, mais je savais que j'allais venir à Paris pour les études. Les filières que je souhaitais suivre n'existaient pas en Guyane3. L'offre de formation n'était pas la même qu’aujourd'hui.
C'était assez courant de partir à Bordeaux ou Montpellier pour suivre ses études. Pour ma part, j’avais 17 ans au moment de quitter la maison. Comme j’avais de la famille proche à Paris, j’y suis allée. (Je ne me sentais pas capable d'être vraiment "seule" dans une autre ville que la mienne à ce moment.)
Et comme je ne savais pas ce que je voulais faire, j'ai fait une classe préparatoire en hypokhâgne puisque je me suis dit ben ça sera l'occasion de peaufiner ma culture générale.
J'adore lire des livres, donc pendant un an, je vais continuer à apprendre plein de choses. Et puis, peut-être que l'année d'après, je saurais ce que je veux faire de ma vie. Spoiler, je ne savais pas.
Je vois tout à fait. J'avais le même plan de vie. [grimace]
J’ai déposé un dossier à la Sorbonne en droit. J'ai été prise et je me suis dit : bah écoute, pourquoi pas ? Comme on me disait que j’allais finir avocate, ça serait marrant et ça m’amènera peut-être à faire du droit.
Mais en vrai mon année de prépa m'a énormément aidée parce qu'on ne se rend pas compte de toute l'offre qu'on peut avoir à disposition quand on grandit à 8 000 km. Ça m’a permis de découvrir l'écosystème et la culture parisienne aussi – parce que c'est toute une autre histoire ! Je ne parlais pas du tout l’argot par exemple.
La première fois que quelqu'un m'a dit : « On va grailler un truc ? J'ai trop la dalle », j’ai pas compris. J’ai dit : « Alors attends, pardon, est-ce que tu aurais un autre mot s'il te plaît ? » [rires]
Donc le temps de m'acclimater à tout ça, il me fallait bien un an. Après, je me sentais beaucoup plus à l'aise parce que j'étais déjà sur place.
Ha ok ! C'est une année prépa mais de tout.
Je l'ai vraiment vécu comme une année bonus dans ma vie.Je n'ai pas sauté de classe, mais je suis rentrée à l'école en avance. J’ai une sœur qui a deux ans de plus que moi. Quand elle est rentrée à l'école, ça a été un drame pour moi qu'on soit séparés… et surtout qu'elle apprenne plus de choses que moi ! Je passais ma journée à la crèche et du coup, j'avais trop envie d'aller à l'école.
Donc, comme j’étais une petite fille très têtue, j'en parlais tous les jours à ma mère et aux maîtresses de ma sœur. Au bout d'un moment, ils ont accepté que je rentre l'année d'après.
Je me disais, dans tous les cas, j'ai un an d'avance : autant utiliser cette année pour moi, pour acquérir plus de culture g et en profiter pour voir un peu plus clair sur où je veux aller dans la vie.

🐡 français·e jusqu’au bout des palmes - découvrir l’altérité
Pendant la discussion, Mélanie m’a mise face à mes biais. (Une belle leçon d’humilité.)
→ Ça a commencé par une réflexion d’ouverture de ma part : « Des fois j'ai du mal à conscientiser que la Guyane fait partie du territoire français ».
→ Avant de poursuivre avec l’emploi de : « la métropole / la France métropolitaine ».
C’est à à ce moment que Mélanie m’a repris : « Nous, on dit France hexagonale ».
☝🏾 De fait, la référence à « la métropole » renvoie au passé colonial de la France.
À cette époque, toutes les institutions décisionnaires étaient centralisées à Paris et « ruisselaient » ensuite sur les colonies. (Devenues pour certaines les DROM-TOM.) Spoiler alert, ça n’a pas tant changé. Dis toi que c’est seulement en 2018 qu’un amendement a été déposé pour remplacer le terme « métropole » par « hexagonale » dans la Constitution.
Six ans. Six petites années.
C’est fou non ?
Et, sans le savoir, ces remarques introduisaient à merveille le sujet suivant. Soit, les micro-agressions, le racisme, et la présomption de non-appartenance à la nation Française que Mélanie a découvert en arrivant à Paris.
On est à 8 000 km en Amérique du Sud, donc dans un endroit qui n'a rien à voir avec une façon de vivre aussi qui n'a rien à voir, des saisons qui n'ont rien à voir. Mais pour autant, on est un bout de la France, on est européen·nes et, d'ailleurs, pendant les études on part faire Erasmus, on va pas au Brésil ou autre.
Bref, moi quand j'arrive, je viens déjà souvent à Paris, je suis française, je me suis jamais posée la question de est-ce que je suis française ou pas ? Et je me prends un truc la première année... Heureusement, jamais de la part de mes camarades de prépa.
Peut-être que comme je disais que je « venais d'arriver », ça projetait un imaginaire étranger dans la tête de certaines personnes.
Mais la Guyane, c'est français, c'est un département français. Nous, on étudie la géographie de la France, l'histoire de la France. Par contre je suis pas sûre que l’inverse soit vrai.
Encore une fois, la première année j'ai beaucoup entendu : « ha mais pour quelqu'un qui vient d'arriver, tu parles vachement bien le français. »
Plein de réflexions qui montraient que les gens ne connaissaient ab-so-lu-ment pas la Guyane. D'ailleurs, 90% des personnes à qui je parle pensent que la Guyane est une île. Spoiler, ce n'est pas une île4.
Je me disais, : « Mais, y’a quoi que vous comprenez pas dans « Guyane française » ? Je vous donne un indice dans le nom. » Et même si je le donnais pas, si tu connais les départements français, t'es censé·e connaître la Guyane.Ça ne m’est arrivé que la première année à Paris, puis en droit. Aucune de ces réflexions n’était méchante. C’était plutôt de l’ignorance. Peut-être qu’après ça a stoppé parce que je ne le présentais plus de la même manière.
Ça m’a fait réaliser que les gens ne connaissaient pas l'endroit d’où je venais.
De ce moment je retiens cinq choses :
→ Check your biaises5. (Être concernée n’immunise en rien.)
→ Déconstruire – et reconstruire – nos réflexes est un processus continu.
→ En termes de micro-agression, l’intention crée le larron – autant que la répétition.
→ Quoiqu’on en dise, notre rapport aux DROM-TOM traduit encore le relent de colonialisme.
→ Si l’on veut se renseigner sur un sujet, (se taire et) écouter les personnes concernées reste la meilleure chose à faire.
👋🏾 Si cette question de la place des Outre-Mer en France t’intéresse, on avait déjà parlé de la crise hydrique à Mayotte – conséquence directe du réchauffement climatique – dans une édition précédente.
🤿 et toi, « tu viens d’où ? »
Une des questions qui me dérange le plus, c’est la fameuse « tu viens d’où ? »
Ayant toujours évolué dans des milieux relativement homogènes, je ne compte plus le nombre de fois où je me suis retrouvée à bégayer une explication sans dévoiler mon histoire personnelle, justifiant ma présence dans x/y lieu, sans connaître mon interlocuteur·rice. Et j’ai capté récemment que l’accumulation de ces micro-violences érodaient ma confiance – comme les années les montagnes.
À l’inverse, jusqu’à ses 18 ans, Mélanie n’a jamais été confrontée à cette question et a grandi dans un environnement – vraiment – multiculturel.
S’il semble anodin de prime abord, ce détail a participé à forger sa confiance – que je travaille toujours à développer – et son rapport au racisme.
J’ai toujours pris la question sur le ton de l'humour, surtout sur les petites remarques qui pouvaient être un peu désobligeantes.
Par exemple, pendant mes trois années de fac, quand le prof faisait l'appel quand on était en petit groupe, j'étais la seule personne à qui on demandait d'où elle venait…Alors que t'avais plein de personnes qui avaient des noms à consonance étrangère dans la pièce.
Au début je disais « Guyane ». Et après une semaine comme ça, ça te saoule. Parce que c'est la répétition qui saoule.
Donc je disais que je venais du Japon. Je répondais « Okinawa. Au Japon » et je regardais le prof.
Je voyais bien qu'il avait un blanc, parce que c'était pas la réponse à laquelle il s'attendait. Et je continuais en disant : « Franchement, c'est super sympa, je suis très contente d'être arrivée à Paris, le Japon me manque un peu mais je vais m’y faire. » J’y allais à fond.
J'adore ! Je note le tip pour les prochaines fois. Et est-ce que tu vois quand les gens te posaient la question, est-ce que c'était... Est-ce qu'on t'avait déjà parlé de racisme quand tu étais plus jeune ? Est-ce que tu savais que c'était une réalité ? Comment on t'avait acculturé à ça ?Pour en avoir discuté avec des amis racisé·es6 qui ont vécu toute leur vie en France hexagonale, je pense que j'ai été très protégée du racisme, de toutes ces petites remarques désobligeantes, et de toutes les fois où on te fait sentir que t'appartiens pas forcément au groupe.
En fait, j’ai grandi dans un endroit qui est un véritable melting pot, avec plein de cultures qui se rencontrent, qui échangent ensemble. J'ai des amis d'enfance qui viennent de partout. Où on s'enrichit tous de nos différentes cultures.
Avant d'arriver à Paris, le racisme m’était inconnu. Je me souviens qu'une fois, en prépa, un prof m’a dit « Ah, mais on vous apprend pas à faire des dissertations, en Guyane. » Genre, je sais pas, il a jamais dit à un élève qui venait de Toulouse « Ah, mais on vous apprend pas à faire des dissertations en Toulouse. »
Olala
Après, ce ne sont pas des choses qui m'ont fragilisée ou fait questionner mon identité. Je me disais plus « Mais c’est ridicule de penser comme ça. »
Avec l’expérience et les échanges, aujourd’hui Mélanie parvient à mettre des mots sur les choses. Toutefois, pendant la discussion, elle insiste sur caractère insidieux de certains propos ou situations déroutantes : « Tu ne mets pas forcément des mots là-dessus ». Cet apprentissage terrain, on le retrouve aussi dans la construction progressive de sa répartie.
Au début, la surprise lui impose le silence ; tandis que désormais, la réponse fuse immédiatement.
Aujourd'hui, je réponds aux personnes qui me font des remarques racistes.
Un mec m'a déjà dit à la fin d'une soirée que c'était à moi de nettoyer la pièce car j'étais noire, donc la « femme de ménage du groupe ». Je l'ai très froidement remis à sa place en lui disant que c'était la première et dernière fois qu'il me parlait comme ça.
J’ai coupé tout contact avec lui et les personnes qui avaient entendu sa remarque et continué de le côtoyer.
Et puis, je me dis aussi « Vous n’aurez pas ma joie, et je refuse d’évoluer dans votre vision de la société. »
Au-delà des remarques, Mélanie a découvert les biais par l’expérience – au recrutement, en entreprise, etc. Et, fidèle à son mode de fonctionnement (« Mais c’est ridicule de penser comme ça »), elle a trouvé comment tirer son épingle du jeu.
Si tu savais le nombre de refus que je me suis pris au moment de postuler en Master 2. Là où, à deux équivalents – parce que forcément avec nos amis on se parle –, ou alors même des dossiers moins bien que le mien était accepté. Alors que j’ai fait mes quatre ans de scolarité à la Sorbonne sans redoubler, rien.
J'ai un ami qui, lui, avait redoublé – il était en train de repasser ses partiels au moment de postuler : il a été pris dans des cursus, alors qu'il n'était même pas sûr de valider son année… Alors qu’on me disait « non ».
Alors ok, pas de soucis, pas de problème, j’ai juste candidaté à plus d'endroits ; et j'ai jamais pris un non pour un non.
D'ailleurs, je ne l'ai jamais dit ouvertement, mais au départ, je n’avais pas été prise dans le master 2 que j’ai fait. Je le voulais absolument. J'ai profité de l'été pour faire un stage à la Société du Grand Paris qui construit tous les métros de la ville, et je me suis pointée le jour de la rentrée.
J’ai dit « voilà, je m'appelle Mélanie Dinane, j’ai pas été prise sur dossier mais j'ai vraiment très envie de votre master pour telle et telle raison. J'ai passé l'été à faire des stages dans des structures, peut-être que ça appuiera aussi ma candidature.
Et si aujourd'hui dans la promo que vous avez, il y a des gens qui ne sont pas venus, ou si vous avez une place en plus, je suis prête à la prendre ».Le directeur du master a été surpris de ma démarche, il m'a dit : « pas de souci, écoutez, on va faire la rentrée, je vous laisse attendre et puis je verrai en fonction des élèves aussi qui sont présents. » À la fin de la journée, j’étais prise.

Une fois ses études terminées, Mélanie a aussi appris à naviguer les stéréotypes négatifs dans le monde du travail. D’abord dans le droit, puis, dans l’entrepreneuriat – en tant que cofondatrice d’une startup tech puis d’une communauté d’entrepreneuses. (Goldup par The Family)
« Quand j'étais avocate, je me disais : « Tu es surpris, tu as tes préjugés, ok. Mais ça va plus jouer contre toi que contre moi. »
Par exemple, j'ai beaucoup fait de business development et de sales, ça m’est aussi arrivé d’être face à des gros clients pour faire des négo, et il y a parfois de la misogynie dans le milieu.
Mais moi, je sais que je suis une très bonne avocate. Ou alors je sais que je suis une très bonne sales et que je vais te convaincre. [rires]
J’adore ! [rires] C’est tellement sage.Donc, prends moi pour ce que tu veux. Je vais te regarder avec un grand sourire. Et à la fin de la journée, moi, j'aurais fait mon taf. Et toi, tu te serais laissé avoir par tes préjugés.
Dans un de mes anciens emplois on m'a déjà dit, « mais oui, je t'ai déjà croisée, toi t'es à l'accueil ». Et non ! Je gère le business development et aujourd'hui on va renégocier un contrat, bonjour.
Ah c'est fou ce préjugé. Moi ça m’est arrivé qu’on me confonde avec la seule autre personne noire de l’entreprise… même si on avait rien en commun.
Oui, on en a jamais fini. En fait, ton préjugé c'est ton problème, c'est pas le mien.
S’habituer au fait d’être le seul / la seule, c'est aussi faire la paix avec son individualité. Et parfois, ça donne de belles surprises !
Je sais que dans tous les cas, je vais détoner dans la pièce. Donc autant détoner avec mon afro […]. En plus, en étant moi-même, je suis beaucoup plus à l'aise, donc je performe beaucoup plus dans ce que je fais. Alors go en fait.
Quand j’avais ma boîte j'étais beaucoup à la Défense. J’avais un afro, pas comme un cadre en costard. Et bizarrement, les gens étaient plutôt contents et aimables.
Ho, la Défense, c’est vraiment ma définition de l’enfer sur terre. Mais je me suis dis la même chose avec mes cheveux [rasés à l’époque]. J’ai été la seule du groupe à passer le pas et, bon, cheveux ou pas cheveux, de toute façon les gens voient la différence. Donc j’ai lâché l’affaire pour me balader en baskets.Et mine de rien, ça fait le tri. C'est comme ta photo sur le CV, ça te permet de faire un tri aussi des personnes avec qui tu échanges, avec qui tu te sens à l'aise.»
Long séance de natation short, voici ses recos pour répondre en cas de remarque désobligeante ou préjugé discriminant ↓
🏊🏾♀️ Identifier la personne problématique du groupe.
🏊🏾♀️ Répondre par l’absurde – et pousser la réponse au bout.
🏊🏾♀️ Poser ses limites tout de suite – afin de créer un précédent.
🏊🏾♀️ Retourner la tendance à son avantage. (Au travail, en soirée, ou ailleurs.)
👋🏾 Pour rappel, si tu souhaites soutenir le média – c’est la meilleure manière d’assurer sa pérennité et me permettre de payer mes séances piscine –, tu peux :
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🦀« s’il l’a fait, pourquoi pas moi ? »
Ou : le pouvoir de la représentation.
Il y a bientôt deux ans, j’avais échangé avec Jasmine Touitou sur la construction de nos rêves et ambitions7. Sa thèse était claire comme de l’eau de roche :
« On rêve à la hauteur de ce que l’on connaît. »
Sous-entendu : il est nécessaire de diversifier nos imaginaires avec de nouvelles histoires, figures d’autorité, et parcours de nage … à l’image des personnes qui composent la société dans laquelle on barbote.
Ce tant pour : voir son expérience validée, se sentir valorisé·e en tant qu’individu appartenant à un groupe social donné, et légitime à prendre sa place. Dans ce cas, la question de la représentation est centrale – et son manque, fatal.
C’est d’ailleurs en ce sens que des pros de l’inclusion comme Ruchika Tulshyan et Jodi-Ann Burey critiquent le « syndrome de l’imposture » dont l’approche consiste d’abord à blâmer les individus – avant d’analyser les dynamiques sociales qui engendrent ce manque de confiance8 (Source : HBR, 2021).
Tout ce que je te dis ici, je le savais… en théorie.
C’est lorsque Mélanie m’a parlé de son enfance où elle a grandi entourée de modèles – qui l’aident à se projeter dans une « grande » carrière – que j’en ai pris la mesure. (Et une certaine forme de seum9 il est vrai.)
« Moi, je me suis construite dans un modèle où les gens qui passaient à la télé me ressemblaient aussi. Il y avait toutes sortes de représentations. À l’époque – je suis un peu une vieille aujourd’hui – on avait Canal sat’, tout le satellite, et trois chaînes locales et régionales.
Et bon, quand on te parle de l'actualité, c'est l'actualité qui se passe en Guyane donc la plupart des personnes que tu vois te représentent.
En plus, j’ai une chance supplémentaire : j'ai fait du droit. Donc j’ai deux grands modèles. »
gaston monnerville
Le premier, c’est la figure de Gaston Monnerville dont le début de parcours rappelle – à quelques années près – celui de Mélanie. (Je dis « À quelques années près » car l’histoire de Gaston commence au début du XXème siècle, à l’époque où les DROM ont encore le statut juridique de colonies. Son chapitre existentiel se clôture en 1991 – où celui de Mélanie s’ouvre.)
Guyanais et Cayennais d’origine, Gaston traverse l’Atlantique au lycée pour étudier à Toulouse où il devient avocat. Après une carrière-éclair au pays de la chocolatine, il rejoint Paris en 1921 pour exercer avant de se lancer dans une carrière politique dix ans plus tard.
D’abord député de la Guyane puis sous-secrétaire d’État aux Colonies sous la Troisième République, Gaston enchaîne les rôles jusqu’à prendre la présidence du Conseil de la République sous la Quatrième République et du Sénat sous la Cinquième. Au-delà de ces rôles prestigieux, Monnerville a failli briguer le poste de Président de la République à deux reprises – mais en est écarté de part sa couleur de peau…
« Quoiqu’il en soit, j'ai en modèle un avocat brillant qui a son portrait au tribunal de Paris. Et quand j'ai prêté serment, j'ai pris son portrait parce que c'est un très beau symbole pour moi. »
christiane taubira
Son deuxième modèle, tu le connais forcément : c’est Christiane Taubira ! Lorsque Mélanie arrive à Paris, Christiane est encore Garde des Sceaux et Ministre de la Justice.
Aujourd’hui, Mélanie continue de se nourrir de ces personnalités aux identités et aux parcours divers donner de l’impulsion à son parcours de nage.
Parmi celles-ci, elle nomme notamment Bozoma Saint John. Ancienne CMO de Netflix et d’Apple Music, Bozoma a su s’imposer sur la scène tech au point de réaliser une keynote à la manière de Steve Jobs en 2016. Et puisque Boz’ n’est pas Steve, celle-ci a choisi de marquer sa différence… en faisant rapper10 les développeurs11.
bonus : sa mère
Enfin, son dernier modèle d’inspiration, c’est quelqu'un de son entourage : sa mère.
Celle-ci a passé de nombreux concours pour franchir des échelons ou changer de métier. (Elle commencé sa carrière en étant institutrice en maternelle et travaille aujourd'hui pour le ministère de l'intérieur.) Comme Mélanie aujourd’hui, elle évolue avec brio dans un milieu très masculin !
👋🏾 Si la question des role models te parle, je t’invite à aller plonger à la découverte de Lily Singh, de Riz Ahmed ou encore de Sarah Oirdighi qui parlaient de l’importance d’avoir un miroir pour se construire. (Oui, je vais prétendre que je les ai tous·tes rencontré.)
Je t’invite aussi à plonger dans la Ploufletter sur le rôle que peut jouer ton entourage dans un parcours de nage.
🛟 quatre tips pour prendre ta place
Avant de clôturer l'échange, j’ai demandé à Mélanie quelques tips à partager avec toi pour construire son parcours de nage et prendre sa place. Les voici ! (Tous sont tirés de son expérience) 👇🏾
🏊🏾♀️ c’est ok de ne pas plaire à tout le monde.
→ « Ne pas essayer de forcer les choses. Il y a des fois où on va se sentir mal à l'aise, et c'est pas grave. On peut-être le dire ou se demander : « mais en fait, pourquoi je me sens comme ça ? »
On a toujours envie de se sentir super accepté·e partout, mais il y a peut-être des gens avec qui ça ne matchera pas. Tu sais, avant, j'avais tout le temps envie que ça se passe bien avec tout le monde. Et en fait, il y a des gens que moi, je n'aime pas. Et bizarrement, ces gens-là, ils ne m'aiment pas aussi. Et c’est ok ! »
🏊🏾♀️ puise ta confiance dans les parcours de tes pairs.
→ « Une fois en cours, j’étais assise à côté d’un ami et le prof nous rendait nos résultats de contrôle. Je crois que j'avais eu 9. Le mec me dit, mais comment c'est possible que t'aies pu avoir 9? C'était tellement facile. Et là, la prof lui a rendu sa copie : le mec avait eu 6.
Et des fois, quand je n'ai pas confiance en moi, je repense à ces gens-là et je me dis : « lui, s'il allait passer l'interview à ma place aujourd'hui, il aurait 6 000 fois plus confiance en lui. »
Tu vois, j'ai ce truc de me dire, « ok, lui, qu'est-ce qu'il ferait ? Comment il se comporterait à cette interview ? Et si lui se comporterait comme ça alors que je sais que je suis meilleure que lui, alors je peux avoir la confiance d'y aller et de bien le faire. » »
🏊🏾♀️ trouve ta communauté – ou crée la.
→ « Je n'ai jamais vraiment trouvé l'écosystème qui me convenait pour plusieurs raisons. Du coup, je l'ai créé. »
🏊🏾♀️ nourris ton individualité au quotidien.
→ Dans les moments de down, Mélanie suit à la lettre les conseils de sa queen (Badass Boz) : elle tapisse son chez soi avec des post-its remplis de phrases encourageantes. Parfait pour se donner du baume au cœur au quotidien et s’auto-saucer.
Mais, quoiqu’il arrive, elle me rappelle très justement que « quand on ne se sent pas bien, on peut aussi aller voir un·e pro. Rien ne remplace un psy ».
👀 so what ?
Perso, cet échange m’aura appris un truc. Loin d’être une question d’état d’esprit only, avoir confiance en soi repose avant tout sur le milieu social / économique dans lequel on évolue.
Depuis, j’ai repensé à la notion d'alter ego (la fameuse What would Laure Manau-do ?) en m’interrogeant : comment me percevrais-je si ma place n’avait jamais été remise en question ?
Tu t’en doutes, je suis encore loin d’avoir la réponse, mais ça m’intrigue.
Et toi, ça t’inspire quoi ?
🛠️ quelques ressources pour aller plus loin
Si tu souhaites pousser l’exploration, voici quelques ouvrages ou figures dans lesquelles j’ai piqué une tête pour préparer cette Ploufletter :
🏊🏾♀️ La France d’outre-mer par Jean-Christophe Gay, 2021.
🏊🏾♀️ Codes noirs - De l’esclavage à l’abolition – préfacé par Christiane Taubira.
🏊🏾♀️ Le numéro mai-juin 2023 Les défis des outre-mer du magazine Cahier français.
🏊🏾♀️ Et la figure de Lilian Thuram que j’ai découvert cet été dans le magazine Légende dédié à Angela Davis puis dans cet épisode de podcast par France Culture.
Ça t’a plu ? Fais passer le mot ! (Ça mange pas d’algue et ça aide full.)
See you soon au bord du bassin 🐋
Apolline
Tu peux aussi nous retrouver sur instagram : https://www.instagram.com/lapiscine_media/
En français : « travail en cours »
Je l’ai successivement placée au Groenland, en Amérique Centrale PUIS, enfin, en Amérique du Sud. Mais bref, si tu veux en lire plus, France Culture y avait dédié une émission
La filière que Mélanie voulait suivre a ouvert l’année de son départ… après les périodes de vœux post-bac.
Autre exemple : la première année de médecine a ouvert la même année, mais uniquement en visio avec les Antilles. C’est une catastrophe : seulement deux inscrits ont réussi le concours cette année-là. Dis toi que la possibilité de suivre la deuxième année en Guyane est apparue en...2023
(Ces précisions ont été fournies par Mélanie Dinane)
Je n’ai pas osé le dire mais j’ai longtemps fait partie de ces personnes 😬
En français : « Prends conscience de tes biais (et privilèges) »
Et, pour ce faire tu peux te plonger dans l’exercice de la roue des privilèges qui permet de se situer et mieux comprendre les enjeux qui nous touchent (ou non).
Racisé·e signifie : subir un processus de racialisation.
Voici un article de BePax qui en parle plus en détail si le sujet t’intéresse.
Oui, certains articles ont plus d’un an d’incubation. Mais ils n’en sont que plus chouettes une fois sortis 👀
Puisque, outre l’ambition, la force de caractère, etc., les micro-agressions / les remises en question constantes / discriminations jouent dans l’auto-perception des femmes (et autres personnes minorisées). Source : Stop Telling Women They Have Imposter Syndrome, pour le Harvard Business Review, 2021
« Avoir le seum » signifie : ressentir une forme d’amertume, de colère ou d'envie. Le terme serait dérivé de l’arabe summ qui signifie « venin ». (Source : Palais de Tokyo)
Pour les curieux·ses ou aspirant·es rappeur·ses, la chanson c’était Rapper’s Delight.
Ce terme est volontairement genré au masculin.








