Passer des mots aux actes – Rencontre avec Magali Milbergue
L'allyship en question
Aujourd’hui je te propose une édition 100% inclusion en plongeant à la rencontre de Magali Milbergue pour creuser ensemble la notion d’allié·e.
Cher·es habitué·es du bassin : whalecome back et merci d’être ici !
Aux newbies qui ont rejoint le swimming club – soit, cette lettre numérique – ces dernières semaines : whalecome 🏊🏾♀️
Dans cet espace, on plonge ensemble de manière randomadaire à l’intersection entre le sens, l’impact (socio-écologique) et l’inclusion. Pour ce faire, on file la métaphore de la natation pour parler du monde dans lequel on essaye de trouver sa place (aka, sa ligne de nage).
Si besoin, tu peux consulter ce lexique natatoire pour t’aider à la naviguer.
En attendant tu peux aussi :
Profiter de l’été pour explorer tes identités et t’ancrer avec le programme introspectif de La piscine.
T’abonner à la Ploufletter si on t’a transféré cette édition 👇🏾
Sur ce, bonne séance 🐋
🎣 au programme
Édit’eau
Allié·e - Rencontre avec Magali Milbergue
Kit de fin – Quelques tips pour t’aider à plonger dans l’allyship
Swimmer cherche club de nage – Le job board de La piscine
🐠 édit’eau
Temps de lecture : 2min30
L’édit’eau est court – parce que l’édition est longue oups.
Coucou toi ! J’espère que tout va bien de ton côté du bassin. Ici tout baigne ou presque. Le retour des beaux jours se fait sentir : j’ai enfin troqué ma combi pour le maillot.
Cet été, je prends le temps de me replonger dans la refonte de la version payante de la Ploufletter, laissée à la dérive ces derniers mois. J’ai quelques idées de développement dont je reparlais par ici, mais j’ai besoin de ton aide :
Tu aimerais :
1/ Des éditions supplémentaires sur le processus d’écriture et la création de contenu.
2/ Un système de veille et des rendez-vous mensuels pour échanger ensemble (en mode cercle de parole, bookclub).
Merci par avance !
Et si tu as des envies, suggestions, tu peux répondre à cet email pour qu’on en discute ensemble. Sur le format, j’explore aussi la possibilité de sortir du digital – avec un zine ponctuel par exemple. Mais idem, on en reparle.
En attendant, back to nos moutons marins : enfile tes palmes parce qu’aujourd’hui on file rencontrer Magali Milbergue en bord de bassin pour parler de la notion d’allié·e. Au menu, des retours d’expérience ; des définitions ; et des recos de ressources. Tu verras, c’est assez dense (cette fois les infos complémentaires sont à la fin).
⚠️ Disclaimer. Je le mentionne plus loin, mais j’ai mis du temps à écouter, transcrire et écrire cette édition. Depuis, de l’eau est passée sous les ponts et certains de nos points de vue ont évolué. ⚠️
Sur ce : l’allyship. (Enfin, la posture d’allié·e.)
Merci encore Magali d’être venue nous partager tout ça !
Fasten your bouée, we’re about to take off 🏊🏾♀️
Je te laisse, see you en fin d’édition.
Apolline 🐋
🐡 allyship
Temps de lecture : 21min
Je sors du métro en trottinant. Il fait nuit.
Et voilà, je suis dans mon ancien quartier. Les ronflements de voiture au feu rouge doublés de l’animation piétonne me rappellent pourquoi je l’ai quitté. Too loud. Je jette un coup d’œil furtif à mon tel’. J’avais beau le savoir, rien n’a changé : je suis en retard. 2 minutes plus tard, j'arrive enfin au lieu de rendez-vous. Quelques places sont encore vacantes – hallelujah, je ne suis pas la dernière.
La commande passée, vient le moment de faire connaissance. (Je ne connais pas tout le monde.) Lorsque vient mon tour de me présenter, je mentionne le fait que j’accompagne des indépendantes ou des structures dans leur processus de création de contenu et leur rédaction.
La réplique fuse à ma droite : « c’est marrant, on pourrait dire que tu es [insérer un terme datant du XVIIIème siècle pour désigner un·e prête-plume en référence à la traite] ».
Wait, what ? Silence autour de la table. J’aperçois du coin de l’œil l’homme – noir – qui dîne derrière nous se retourner pour tenter d’identifier cellui qui a lâché cette infamie. Moi, je suis tétanisée. Comme dissociée. Je sens mes joues brûler et mon cerveau s’emballe.
Ai-je vraiment entendu ce que j’ai entendu ? Est-ce que je vais arriver à réagir ? Comment ?
Et tout d’un coup…. « Mais, c’est pas drôle. »
Cette voix, c’est celle de ma voisine qui vient à la rescousse. En quelques phrases, elle explique à la personne le contexte et le problème derrière cette « blague » qui se confond en excuses. De mon côté c’est silence radio – je traite encore l’info.
Deux minutes après, les dernier·es convives arrivent. Les conversations reprennent l’air de (presque) rien.
Mes épaules crispées s’abaissent, ma respiration reprend, et je vois – au fond – l’homme solitaire revenir à son dîner. L’incident est clôt ; je remercie ma voisine. En réagissant, elle m’a soulagé d’une double charge : réactive et éducative.
In other words, elle s’est positionnée comme alliée. (Dans un moment où j’en avais fort besoin.)
allié·e ? késako ?
Si je te dis allié·e, ça t’évoque quoi ? Pour moi, ça a fait écho (dans cet ordre)
→ À mes cours d’histoire au lycée avec « La Triple Alliance ».
→ Au terme « alliage de métaux » qui m’évoque plutôt une forme de fusion…
→ …Et, par extension – aidée par un plouf sur mon moteur de recherche –, aux alliances du mariage (souvent faites d’un alliage métallique). Celle à la fois visible que représente les bagues ; et celle intangible signifiée par l’engagement qu’on formule à l’autel.
Tu l’as compris, dans mon esprit, allié·e évoque une proximité forte entre personnes ou causes. (Ça tombe bien, le dictionnaire dit la même chose.)
Dans le vocabulaire de l’engagement, allié·e a a peu près la même signification. Le terme fait référence aux personnes qui ne sont pas directement touchées par une discrimination mais vont faire le choix de s’y – attention, bad pun incoming – rallier. (On utilise aussi le terme anglais « ally » ou « allyship » pour parler de ce concept)
Comment ça se matérialise au quotidien ? Qui peut se nommer allié·e ? Et comment on travaille cette posture ?
Whale, ça tombe bien, parce que c’est justement le sujet dont on parle avec Magali 🏊🏾♀️
J’ai rencontré Magali par le biais de Marcy que j’avais reçu sur la Ploufletter quelques mois plus tôt. (Oui. Il y a un décalage horaire de plus d’un an et demi entre le moment où j’ai recueilli le témoignage et celui où tu le lis.) Et un des sujets sur lesquels Magali a travaillé dans le cadre de son activité de conférencière sur l’inclusion dans la tech, c’est l’allyship.
À l’époque, je sortais tout juste d’une mauvaise expérience dans une structure qui n’avait d'alliée que le nom. Je m’interrogeais sur la dimension washing de la notion… d’où la discussion avec quelqu'un qui s’était immergé dans le sujet.
Maintenant que le cadre est posé, let’s dive in!
PS – comme cela est une retranscription, tout n’est pas rédigé en inclusif.
👋🏾 Pour rappel, si tu souhaites m’aider à maintenir la Ploufletter à flot, tu peux :
→ Rejoindre le Spa – l’espace de contenu additionnel de la Ploufletter. Tu y trouveras un condensé ma veille sous forme de résumés et analyses de livres et des templates introspectifs. (En attendant la refonte.)
→ Ou bien faire un don libre sur Stripe.
🐙 être allié·e – un apprentissage continu
Avant de commencer, je voulais te poser la question traditionnelle. Quand t’étais plus jeune, tu voulais devenir qui ou faire quoi ?
Pendant très longtemps quand j'étais petite, je voulais être Cousteau.
Je voulais explorer les fonds marins, j'étais très intéressée par la faune marine. Et donc, mon rêve, c'était de vivre sur un bateau et faire des documentaires sur les animaux marins.
Sauf que personne m'avait dit qu'on ne peut pas faire de plongée quand on est très asthmatique... Donc il a fallu recalibrer un peu. Et pendant longtemps après ça, je voulais être vétérinaire.
Rien à voir avec ce que j'ai finalement fait !
Et qu'est-ce qui, dans le côté vétérinaire, t'avait intéressé?
Alors, c'est un peu cucu.
J'adore les animaux et j'ai toujours adoré l'idée de passer du temps avec les animaux. J’avais cherché le vétérinaire qu'on avait pour mon chien et j'ai découvert que j'étais parfaite pour ce genre de métier parce que comme il disait, « je n'avais aucun cœur ».
Le premier jour, il avait programmé une opération bien vénère pour me mettre dedans. Et moi, j'étais fascinée, pas dégoûtée, rien. C’est là qu’il s’est dit « c’est bon ». C’était pas sans cœur – il était très humour noir –, mais plutôt « avoir le cœur bien accroché » en fait.
Je crois que j'ai toujours eu envie de soit éduquer, enfin, porter un sujet, faire de la pédagogie, soit être dans le care, tu vois, en aidant les gens à régler leurs problèmes. Pour vétérinaire c'était vraiment l'idée de prendre soin d'animaux qui me faisait super envie.
Je vois !
Et une fois ce premier jour passé, j’ai fait plein de choses. C’était un stage incroyable.
Et comment tu t'es retrouvé alors dans le social, parce que tu m'as expliqué après que tu avais fait une... carrière dans social avant de débarquer dans la tech. Comment t'es passée de veto à ça?
J'ai réalisé quand j'étais au lycée que pour être véto il fallait faire des études longues. J'avais pas envie de partir dans des études aussi difficiles. Donc à partir de là... Je suis partie dans tous les sens.
Et j’ai voulu faire dev.
J’en ai parlé à des profs et chargés d'orientation. Ils m'ont tous découragée en me disant que l'informatique : c’était une voie de garage ; qu’il n'y avait pas d'avenir ; que c'était un métier d'homme – et donc que je n'y trouverais pas ma place.
Ha ouaiiis. Non mais attends... pour me re-situer en termes chronologiques, c'était quand à peu près?
Là on est au début des années 2000 puisque j'ai passé mon bac en 2006.
En fait c'était plus pour me dire... À quel moment la tech a switché? J'ai l'impression que c’est le genre de personne qui pourraient dire « Ha ouais, tu veux te lancer sur YouTube ? Mais c'est un réseau qui n'a pas d'avenir » il y a quelques années alors que maintenant c'est un truc qui boume. Et c'est pour ça que je me disais « Tiens, c'est drôle, il y a eu une période où on te disait que la tech c'était une voie de garage. »
C'est un peu ça.
Moi je voulais vraiment créer des sites web, puisque j'étais tout le temps sur Internet. J’avais commencé à bidouiller des trucs – parce que très souvent à l'époque, quand t'étais sur Internet, tu finissais par créer des propres outils. Et c'est marrant parce que c'est juste avant : l'arrivée des gros réseaux sociaux ; des smartphones ; et que le web devienne vraiment mainstream.
Genre, cinq ans plus tard, ma sœur avait son smartphone et les réseaux, mais c’était pas le cas pour moi.
Quand j'ai dit à mes profs que je voulais faire de l'informatique, il faut se dire que c'est des gens qui n'y connaissent rien dans ce domaine. Ils n'utilisaient certainement pas le web au quotidien, et donc forcément ils ne pouvaient pas imaginer que cinq ans plus tard ce serait accessible à tous.
Relativement, je comprends qu'on m'ait dit ça.
Même si c'était pas un bon conseil. Et même si j'avais des copains de mon âge à qui on n'a pas dit ça du tout. Mais ils étaient pas non plus forcément dans le même lycée.
Quoi qu'il en soit, à ce moment-là je me suis orientée vers des études pour faire de la littérature anglaise. La fac m'a pas convenu pour plein de raisons et je suis partie faire un an, jeune fille au pair au Portugal. En mode : je sais pas ce que j'aimerais faire, alors autant partir faire un truc cool.
Quand je suis revenue, j'ai décidé de partir dans le social parce que c'était un truc que je faisais depuis à l'adolescence d'une façon ou d'une autre – beaucoup de mes proches sont dans le social –, et ça m’intéressait.
Et puis, j'avais très envie de faire un boulot où il y avait du sens.
Ok, je me souviens tu m’avais mentionné les cités en préparant l’interview, mais je ne sais plus si c’était lié ?
Pas vraiment.
Mes dix premières années j'ai grandi en cité – enfin j'ai pas « grandi » en cité parce que tu grandis vraiment après tes 10 ans [rires]. Mes parents ne venaient pas du tout de ce milieu là mais ils ont trouvé un appartement dans une cité d'Ile-de-France et voilà.
Et comment tu t’es retrouvée en cité ?
Mes parents ont tous les deux arrêté leurs études avant le bac. Ils ont pris une voie artistique et m’ont eu jeune – c’était un peu « la bohème » des années 80 .
Ils avaient pas de bons moyens, donc quand ils ont trouvé à un endroit où vivre hors de Paris – je suis asthmatique, c'était pas conseillé d’y rester–, ils y sont allés.
Ça reste des super souvenirs familiaux ces années, où on a rencontré plein de gens super, vécu plein de trucs.
Mais c'est pas ça qui a influencé mon choix d’orientation. C’est aussi toute ma volonté d'avoir un impact, d'être consciente de l'environnement dans lequel je suis et participer à le faire changer.
Après, j'ai grandi dans un environnement où je pouvais pas ignorer que le racisme existait.
Je suis blanche mais mes copains et copines vivaient le racisme, leurs parents vivaient le racisme. Et parce que j'étais dans une cité, j'ai vécu... enfin, j'ai été témoin des violences policières qui arrivaient dans la cité.
C’est un exemple mais il y en a d’autres.
Et quand j’ai eu dix ans, on est parti·es dans une résidence, dans une résidence pavillonnaire – avec les petites maisons dans les allées.
Ça a été un gros choc pour moi.
C'était plus le même environnement. La majorité devenait des personnes blanches. Je suis passée de la multiculturalité à l'entre-soi.
Je me sentais toujours un petit peu à côté de la plaque, de pas toujours avoir les codes parfaitement.
J'avais l’impression que quelque chose manquait, je ne sais pas vraiment ce que c’était mais je suis allée le chercher sur internet. Je me suis beaucoup socialisée par internet : j'allais chercher des gens différents avec qui parler, avec qui souvent j'avais un point commun, mais tout le reste de nos vies étaient différentes.
Il y avait cette richesse d'échanges et de points de vue et de différence de vie.
Je ne dirais pas forcément diversité comme il y avait beaucoup de personnes blanches, ou alors, diversité de vécu.
Je vois ! Ça rappelle aussi qu’il y a différentes formes de diversité. C’est pas toujours quelque chose de visible à l’œil nu.
Oui, j’en discutais sur le fait que parfois on attrape la veste d’entreprises pour manque de diversité… et elles répondent qu’elles ont 15% de personnes handicapées dans leurs effectifs.
Ça ne se voit pas, mais c’est présent.
Après quand t'es arrivé dans le social, comment t'as construit ta posture?
Alors, c'est une vaste question et c'est une question qui est super intéressante donc il va falloir me limiter dans le temps, autrement je t'en parle pendant deux heures.
J'ai fait une formation d'éducatrice spécialisée.
J'avais choisi une école qui était … disons qui a plutôt une réputation d'école de gauchiste quoi [rires]. Elle est très axée sur « comment construire sa posture ? » et l'éthique des questions justement ; même s’il y avait d’autres choses à réfléchir selon moi. Des années après je me dis où il y avait des choses quand même qui étaient un peu limites.
J’ai vite compris que la question de la posture était super importante. Qu'il fallait construire une posture qui permette de faire l'accompagnement d'une façon qui n'oppresse pas, ne domine pas la personne et lui permettent de faire confiance.
C’est de là que vient ma transparence – qui reste présente dans mon approche aujourd'hui. J’étais honnête avec les personnes que j'accompagnais, je leur disais les choses, je demandais leur accord. C’était hyper important pour moi !
Un jour, un de mes formateurs nous avait dit « accompagner, c'est marcher avec ». C'est-à-dire que tu guides pas la personne, tu es à côté, tu marches à côté, et tu suis le cheminement avec la personne.
Oui, t'es sur une posture d'égalité. Comme quand t'es en facilitation, ou t'échanges, t'écoutes. T'es sur une posture équité, égalité.
Exactement. Des fois j'avais des compétences qui pouvaient être mises au service de la personne, mais malgré tout, ça ne me donnait pas la dominance ou quoi.
Et j’ai construit ma posture à partir de ça.
Ça paraît relativement basique et simple à mettre en place quand on ne connaît pas le travail social. Mais c'est pas évident parce que les institutions manquent de moyens, ce qui fait que des fois on te pousse à aller au plus vite, au plus rapide, au plus rentable….
Et parfois, le plus rentable c'est de faire les choses à la place de la personne ou de tirer la personne vers la direction que tu considères être la meilleure. Des fois aussi ça te frustre parce que tu vois que la personne va dans le mur. Et c'est là que tu vois qu'on en arrive à mes questions, tu vois.
Tu parlais de la posture que t'adaptais, de la transparence que t'avais mise en place. Comment concrètement tu faisais pour arriver à rester dans cette posture basse, je sais pas tant si c'est une posture basse mais une posture d'égalité, que t'avais et pas sortir de tes gonds, enfin pas sortir de tes gonds mais l'outrepasser?
On parle beaucoup de déconstruction des biais, c'est hyper à la mode comme thème, et je sais qu'il y a plein de gens qui en ont marre, mais….
Oui. Ça a été un gros travail de déconstruction des biais.
Je l’avais déjà un peu entamé sur certains points, mais pas à ce niveau-là. Quand tu vois des gens en pleine détresse arriver – non francophone pour certains –, c’est difficile de ne pas se positionner en sauveuse blanche.
C’est important de travailler sur l’ego.
C’est pas parce que j’ai de l’éducation sur certains sujets que je sais mieux que ce dont ils ont besoin. Ou c'est pas parce que c'est plus facile pour moi d'évoluer dans ce monde qui utilise ma langue que ça veut dire que je sais mieux, que je peux mieux faire, tu vois.
Et c'est pareil quand tu travailles avec un public handicapé cognitif. Tu as des gens en face de toi qui comprennent pas les choses de la même façon que toi, qui sont vus comme limité·es par la société, on t'apprend quand même pas mal à les prendre en charge plutôt qu'à les accompagner. Bah c'est pareil.
Je me souviens de tes newsletters où ton parlais de ton handicap et de la grossophobie, tu y expliquais le fait que tu n'aimais pas que les gens te donnent des conseils, obviously non sollicités sur ta condition, sur les choses que tu devrais faire ou non pour gérer ta vie. Notamment dans le contexte médical alors même que tu viens pas pour ça par exemple.
Et je me demandais aussi : dans quelle mesure le fait que toi-même tu sois atteinte d'une certaine forme de discrimination avait eu un impact sur cette manière d'aborder les différentes choses dans ton quotidien et ta posture professionnelle? Alors, oui.
Le handicap dont je parle principalement dans ma newsletter, c'est le Covid long. Ça, je ne l'avais pas encore quand j'étais dans le social. J'étais déjà handicapée – j’avais de l'asthme chronique et plusieurs maladies chroniques –, mais je ne me considérais pas comme telle parce qu'on m'avait jamais dit que c'était un handicap.
Par contre, je pense vraiment avoir subi de la grossophobie depuis … assez jeune.
Sorry, je t'interromps, parce que j'ai utilisé le terme moi-même à plusieurs reprises, mais est-ce que tu peux rappeler ce qu'est la grossophobie, peut-être pour les personnes qui ne le sauraient pas?
La grossophobie, en fait, c'est l'oppression qui concerne les personnes grosses. Donc ça va être une oppression qui se caractérise par des choses qui sont moins « esthétiques », parce que des fois, quand je parle de grossophobie, les gens disent : « Oui enfin bon tous les goûts sont dans la nature » et je suis genre mais je parle pas de ça, je m'en fiche que vous me trouviez moche, c'est pas la question.
La grossophobie se caractérise par des discriminations très graves, il y en a beaucoup au niveau médical.
Par exemple :
→ On est beaucoup moins bien soigné, pour plein de raisons.
→ On est moins bien diagnostiqué parce que dès qu'on a un truc les médecins considèrent que c'est dû à notre poids, et nous disent : « perdez du poids, ça s'arrangera »… Et donc les personnes grosses meurent plus du cancer, non pas en terme de nombre mais parce qu'elles sont diagnostiquées beaucoup plus tardivement.
Il y a aussi la discrimination à l'embauche – parce qu'il y a plein de stéréotypes qui vont avec le fait d'être grosses.
Les gens nous considèrent comme feignants, pas capables de tenir un boulot, bêtes, méchants – parce que dans la fiction il y a beaucoup de personnages méchants qui sont gros.
Il y a aussi la discrimination à la recherche de logements… enfin, tout en fait.
Et moi je vis ça depuis l'adolescence.
J’ai pris du poids à l'adolescence. Avant j'étais sportive de haut niveau, j'ai arrêté le sport, et comme j'ai des troubles du comportement alimentaire… bah voilà.
Et donc, du coup, je pense que ça a beaucoup influencé ma façon de faire les choses, que ce soit dans le travail social, ou dans ma posture d'allié au niveau militantisme et compagnie, parce que justement, quand t'es une personne grosse, les gens sont persuadés qu'ils savent tout mieux que toi, tout le temps. Donc les gens t'inventent une vie.
J’ai des médecins qui des fois me disent : « C'est simple, arrêtez de manger fast food » et à côté… je n’ai jamais mangé fast food de ma vie. Ça m'est arrivé aussi dans la rue que des gens viennent me parler pour me dire comment il fallait que je perde du poids. Je ne les connaissais pas. Et encore, ça, c'est relativement sympathique. Il y a des choses moins bienveillantes dans la rue qui se passent.
Mon cerveau est en train de processer l'information que tu viens de me dire. Les gens qui viennent te parler ... pour te conseiller. wow.
Passé un certain stade, ton corps est tellement différent de ce qui devrait être dans la vision de la société, que tu t'es complètement déshumanisé. Donc tu te prends des trucs hyper violents.
Je connais plein de gens qui sont gros et qui ne mangent plus en public par exemple.
Dans ma newsletter j'ai une série sur la grossophobie.
J’ai commencé par raconter un rendez-vous avec un pneumologue qui essaye absolument de me forcer à faire une opération de chirurgie bariatrique alors que je rentre pile poil dans le public pour qui c'est pas possible. Je le lui ai dit dès le départ. Les gens dans la rue, c’est relou. Mais quand ça vient des gens qui sont censés t'accompagner et t'aider, c'est le pire.
Cette anecdote, c’est toute ma vie.
Et c'est vrai qu’avoir vécu beaucoup : d'aide infligée, de gens qui essaient de m'imposer des trucs qui ne conviennent pas à ma situation, etc. , ça a influencé mon approche.
Ça m'est arrivé de le faire parce que on n'est jamais parfait. Quand ça arrive, c’est un gros regret parce que t'as complètement déséquilibré la relation ; et c'est très dur de la recréer. Donc je fais attention.
Aujourd’hui j’ai quitté le social, mais j'essaie d'être une alliée pour les personnes qui militent pour leurs droits. Avec Marcy – que tu avais reçu aussi –, on est toutes les deux l'alliée de l'autre sur certains sujets. D’ailleurs, c'est pour ça qu’on a créé un atelier ensemble. Et j’essaye de toujours questionner ma posture parce que c’est un cheminement continuel.
Dernièrement je lisais le livre d’un collectif afroféministe – le collectif Mwasi je crois.
Le livre s'appelle Afrofem, c'est un peu leur manifeste, c'est super intéressant. Et dedans à un moment, elles expliquent que l'intersectionnalité c'est pas pour les femmes blanches. Et je me suis pris une claque dans la tronche. Je l'ai découvert parce que pour moi ça faisait sens avec tout ce que je voyais, tout ce que je pense. Ça fait quelques jours que j'ai lu, je me suis arrêtée juste après ce passage-là pour absorber ce truc-là.
Je m’interromps de nouveau mais je me dis pour les personnes qui nous liraient :
L'intersectionnalité c'est en gros toutes ces questions de convergence des luttes et de se dire qu’on définit une personne non pas par une case, mais par l'intersection de différentes choses, de différentes systémies qui se rencontrent. Ça a a été créé par une afroféministe [Ceara Crenshwa, ndlr], et c’est vrai que c’est repris par les féministes blanches de manière complètement dépolitisé et hyper problématique.
Donc je comprends très bien l'argument, mais dans ce qu'elles expliquent, c'est en gros, si t'es blanche et que tu dis que tu fais de l'intersectionnalité, tu fais presque de l'appropriation culturelle. Et donc ça m’interroge sur mon vocable.
Dans ma position d'alliée, c'est pareil, tous les jours, quand j'ai des choses que je veux faire, que je veux dire, je me dis : « comment je le fais, comment je le dis ? Quelle est ma position ? Est-ce que je prends trop de place ? Est-ce que je fais les choses correctement ? »
Je me demande comment tu fais justement pour trouver cette juste posture, si tu arrives à la trouver, et comment tu fais en sorte d'être certaine que les personnes que tu as envie d'aider sont en adéquation avec la vision que tu as ou les choses que tu fais.
Parce que j'ai l'impression, et c'est ça qui est marrant, parce que toi tu parles beaucoup d'actions, donc on sent que tu es passée peut-être à une étape différente. Mais moi dans mon esprit, quand tu mentionnes la posture d’allié, c'est surtout une carte d'immunité où tu tamponnes différents trucs, typiquement la personne qui peut te dire « Ah moi j'ai lu Mona Chollet » ou « Oh j'ai fait ci, j'ai fait ça »
Enfin moi j'ai eu des problèmes avec l'année dans une structure et je voyais bien que certaines personnes qui me parlaient beaucoup leur engagement venaient me tapoter l’épaule pour te dire on est avec toi, on te soutient, etc. sans rien faire.
Il n’empêche que la structure m’a demandé de me taire et rien n’a changé – sauf une phrase ajoutée en haut de la charte d’accompagnement pour l’inclusivité.
Et c'est là où je trouve qu'il y a quand même une limite dans ce concept où moi ça m'arrivait de me sentir – ho, j’ai senti mon corps s'attrister – extrêmement seule dans cette situation relative à l’inclusion.
D’où la question sur : comment tu sais que les gens sont vocaux sur la question ?
Déjà, lire des livres, ça fait pas de toi un allié, ça fait quelqu'un qui s'éduque sur les questions.
C'est super important ça. Enfin, et c'est encore un truc que je continue aujourd'hui, pour moi c'est super important de s'éduquer sur les questions. Tu peux pas être allié sans connaître un minimum les questions, parce qu'autrement tu fais n'importe quoi. Mais... C'est pas ça qui fait de toi un allié.
Moi ce que j'adore c'est la citation, et je sais pas d'où elle vient : « ally is a verb ». Si tu le traduis un peu de façon poétique en français, ce serait « allié, c'est une action ».
Être allié c'est pas en parole, c'est pas tapoter l'épaule après coup en disant t'inquiète pas je te soutiens. C'est important de dire à la personne qu'on la soutient mais ce qu'il faut c'est la soutenir.
Il faut aussi faire les choses à son échelle. Je considère que c'est mon devoir en tant qu'alliée quelque part d'être encore plus dans l'action dans mes postures d'allié que dans ma posture de militante pour moi.
Par exemple, la grossophobie, j'en parle quand j'ai envie d'en parler. Si quelqu'un me fait une attaque grossophobe et que j'ai pas envie de relever, je le relèverai pas parce que je considère que je vais des fois m'économiser, des fois me protéger. Par contre, si ça me concerne pas, je vais réagir. Et je considère que j'ai pas le choix. Je dis pas que je vais me mettre en danger genre.
J’avais découvert il y a quelques mois, le mouvement indigène Landback aux Etats-Unis qui parle beaucoup du sujet.
Ils faisaient la différence entre les « alliés » – qui sont les personnes qui vont s'éduquer ou comme on disait tapoter l’épaule – et les personnes qui sont « complices », qui cette fois-ci sont dans l’action, et c'est un truc qu'on a tendance à oublier.
Par exemple en février c'est Black History Month donc le mois de l'histoire noire et j'essaye vraiment de partager plein de choses sur les réseaux que je trouve écrit par des personnes concernées. Mais moi je vais pas aller écrire un article là-dessus, je trouverais ça très mal à propos.
C’est vraiment ce truc d'arriver à te mettre en retrait et de rendre visible / propulser les voix des gens sur ces questions-là, sans se sentir obligé·e de toujours... rajouter son expérience à soi.
Et des fois les gens en plus te le disent de façon agressive alors que toi tu as l'impression de pas mériter que ce soit agréable en même temps. Eux, ça fait dix fois qu'ils voient les mêmes conneries et donc du coup, c'est une accumulation de choses, c'est pas juste le truc qui arrive une fois pour eux.
Et ça, ça demande de vachement calmer son ego et de se dire ok, ça pique, c'est normal,, mais on va digérer, on va respirer.
Je ne fais pas le travail d'allié pour qu'on me tapote sur l'épaule en me disant bravo, Magali, t'es une gentille fille. Ça doit être quelque chose un peu d'ingrat, le travail d'allié. Le but n'est pas d'en tirer quelque chose de positif mais d'avoir un impact positif pour les autres.
C’est un travail continu.
Et d’ailleurs, un de mes red flags ultimes, c'est quelqu'un qui me dit, je suis safe.
Oui dans ma structure c’était ça. La personne pouvait te dire « j’ai lu bell hooks, j'ai travaillé sur ci, j'ai travaillé sur ça, je suis déconstruit·e… » Alors qu’à côté j'ai eu droit à quelques sorties racistes.
Et quand j'ai dit que c'était pas safe, on m'a dit « comment ça c'est pas safe ».
C'est là où tu as ce truc d'ego qui rentre en jeu. Comme l’organisation se proclame engagée, c'est d’autant plus dur de voir ce que tu fais remis en question. J’ai bien vu dans la façon dont ça a été traité que ma parole n’était pas respectée.
Je trouve ça un peu chaud de se considérer comme allié dans ce cas alors que ce sont des environnements ultra nocifs.
C’est parce que la remise en question est pas au centre de leur mode de fonctionnement. Moi je fais souvent des check-up pour savoir où j’en suis – dans mon engagement, mes relations au autres, etc.
Comme chez l’ostéo ? [rires]
Un peu ! C’est important.
Et je suis d'accord avec toi sur le fait que c'est des gros red flags, les gens qui s'auto-proclament safe, et j'irai même jusqu'à dire quelqu'un qui dit « je suis un bon allié ». Souvent c'est problématique.
Oui c'est plutôt toi qui va pouvoir pointer vers une personne qui...
Moi j'aime bien dire que j'essaye d'être une alliée. Après est-ce que je suis une alliée c'est pas moi qui le juge. Parce que dire je suis une alliée ça veut dire que tu te juges, tu fais genre je fais ça et les gens doivent accepter.
Oui c’est un peu ce que tu disais sur ton taf social où c'est vraiment ce truc aussi d'arriver à être à l'écoute de l'autre vraiment de ses besoins. Moi je parle toujours du design, mais c'est ça aussi de se dire : tu écoutes la personne parler, tu check avec elle si les solutions, les choses que tu as en tête sont adéquates aussi, plutôt que d'avoir ce truc où tu prends la place. Et c'est d'autant plus important quand toi, tu n'es pas concerné par les choses sur lesquelles tu as envie d'aider ou d'être allié.
Parce que la première chose à laquelle tu vas penser, ce sera quelque chose qui sera sorti de toi, ta manière de vivre, ton expérience, ton environnement, tes biais, qui ne sera pas forcément adéquat.
Je crois que ça clôture à merveille notre échange. Merci encore d’avoir pris le temps Magali et à bientôt au bord du bassin !
Avec plaisir !
🐚 kit de fin - quelques tips pour t’aider à plonger dans l’allyship
Temps de lecture : 3min20
Et hop, avant de ce quitter, voici une mini-fiche récap’ pour t’aider à plonger plus avant dans le sujet 👀
1. prendre conscience de ses privilèges
Si tu barbotes dans ces eaux depuis plus d’un an, tu te souviens peut-être du portrait de Mikaela Loach, cette jeune femme britannique engagée pour le climat. On la connaît notamment pour :
→ Le Yikes podcast – j’ai encore bon espoir qu’il revienne sur l’onde un jour ;
→ Le livre It’s not that radical – qui défend une approche sociale de l’écologie ;
→ L’initiative Paid to pollute – lancée en 2021 – qui avait traduit en justice l’État Anglais pour financement des énergies fossiles avec l’argent public.
Lorsqu’elle raconte son chemin d’engagement, Mikaela évoque souvent sa réticence première à s’engager sur le terrain de peur d’être victime de plus de répercussions négatives que ses proches. Elle partage aussi la raison de son passage à l’action qui n’est autre… que de se positionner en alliée des personnes qui subissent les conséquences du réchauffement climatique en Jamaïque (et ailleurs) sans possibilité de faire entendre leur voix.
Pourquoi je te raconte ça ? Parce qu’en disant ça, Mikaela nous rappelle un truc : on est tous·tes situé·es socialement. Et, comme elle nous le montre, il arrive qu’on soit parfois concerné·e par les mêmes enjeux et allié·es sur d’autres. (C’est aussi ce que disait Magali !)
Si tu as besoin d’aide pour ce faire, voici un outil qui s’appelle « La roue des privilèges ».
Comme je n’ai pas de roue brandée piscine, j’ai empruntée celle du site Regroupement Féministe du New-Brunswick. Ça te permettra à la fois de comprendre le concept multi-dimensionnel de nos identités ainsi que de savoir comment tu te situes.
☝🏾 Point vocable : je n’emploie pas le terme racisé·e dans La piscine mais cela signifie « qui subit un processus de racialisation ». (On en reparlera peut-être un jour.)
2. écouter pour comprendre – et accompagner au mieux
Une des méthodologies que je ressors à toutes les sauces, c’est le design thinking.
💡 Si jamais tu ne connais pas : le design thinking est une approche théorisée dans les années 90 par IDEO, une entreprise américaine fondée par … des designers. L’objectif étant d’appliquer les mécanismes du design à la création et au suivi de projet. Le processus est souvent imagé avec le Double Diamond ou bien le Design Squiggle (littéralement, « le gribouillis du design »).
Dans les deux cas, la première phase est similaire : c’est l'exploration.
Elle consiste à comprendre le problème que l’on va devoir résoudre ensuite en allant sur le terrain pour :
→ Recueillir des informations expérientielles ;
→ Échanger en direct avec des personnes concernées ;
→ Faire un plouf dans leur piscine municipale (non, je rigole) ;
→ Le tout afin de pouvoir intégrer et compléter la théorie consultée.
La clef de cette étape repose sur une chose : l'écoute.
C’est d’ailleurs ce que Magali mentionne, entre la théorie – rapport à l’intersectionnalité – et la pratique – l’approche des personnes concernées –, il y a parfois un monde… inconfortable.
3. passer à l’action
En réagissant avec / pour les gens, en amplifiant les voix·es qui s’élèvent (au travail ou ailleurs), etc. À toi de voir ce qui te correspond – et les besoins remontés.
4. remember: it’s a lifelong journey
Rome ne s’est pas faite en un jour, la posture d’alliée non plus.
Bon plongeon 🏊🏾♀️
🛠 quelques ressources pour aller plus loin
👉🏾 La newsletter de Magali On Daisy's Moon ainsi que son profil linkedin où elle nous parle tech engagée, activisme et média.
👉🏾 L’essai On intersectionality de Kimberlé Crenshaw qui dive deep dans cette notion – parfois floue. (Pour les abonné·es au Spa, mes notes de lecture sont disponibles dans l’espace additionnel !)
👉🏾 Cette vidéo de Parole Autochtone (Canada) conseillée par Flore Deshayes, travailleuse sociale (et nageuse) spécialisée sur ces thématiques. Merci encore !
👉🏾 L’essai Age race class d’Audre Lorde.
🐚 swimmer cherche club de nage – job board
Ces derniers temps, plusieurs d’entre vous m’ont parlé de votre recherche de job / de mission (on est ensemble). Comme je manque de place par ici, j’ai crée un espace dédié à ça.
Si t’es en recherche → swim par ici ← pour le remplir.
Si tu recrutes → swim par là ← pour voir les profils. Sache que les profils que tu trouveras sur la base de donnée sont à l’image de la swimming-team : engagés et divers. (Si tu souhaites te rendre visible auprès des nageur·ses et publier une annonce, envoie moi un message.)
Ça t’a plu ? Fais passer le mot ! (Ça mange pas d’algue et ça aide full.)
À très vite pour un nouveau plongeon 🐋
Apolline
Tu peux aussi nous retrouver sur instagram : https://www.instagram.com/lapiscine_media/







