Claim it until you make it - Pourquoi aspire-t-on autant à revenir à l’analogique en 2026 ?
Tendance de fond ou nouvel outil de distinction sociale ?
Bienvenue sur cet espace flottant non identifié. Dans cette édition je te partage mes recherches en cours et question existentielles.
Cher·es habitué·es du bassin : whalecome back et merci d’être ici !
Aux newbies qui ont rejoint le swimming club – soit, cette lettre numérique – ces dernières semaines : whalecome 🏊🏾♀️
Dans cet espace, on plonge ensemble de manière randomadaire à l’intersection entre la quête identitaire, l’impact (socio-écologique) et l’inclusion. Pour ce faire, on file la métaphore de la natation pour parler du monde dans lequel on essaye de trouver sa place (aka, sa ligne de nage).
Si besoin, tu peux consulter ce lexique natatoire pour t’aider à la naviguer.
En attendant tu peux aussi :
Répondre à ce mail ou m’envoyer un message par baleine voyageuse pour voir comment je peux t’accompagner à lancer / déployer ton média. (Voici le lien vers quelques exemples de collaborations si tu veux y piquer une tête.)
Liker la lettre post-immersion, c’est un petit geste qui aide full !
T’abonner à la Ploufletter si on t’a transféré cette édition 👇🏾
🐠 édit’eau
Coucou toi ! Comment ça va ? J’espère que tu as pu profiter de quelques sorties en eaux libres maintenant que la pluie s’est retirée. Ici, ça boit la tasse. Lundi, j’ai eu mon premier « hater » sous une vidéo sur les inégalités Nord / Sud, exacerbées par le réchauffement climatique. À première vue, le commentaire est classique – enfin, c’est un climatosceptique. Nihil nove sub sole1. Jusqu’ici tout va bien. Mais, la photo de profil du mec affiche deux hommes brandissant des pancartes « H****r back ». Tout de suite, le commentaire prend une autre tournure. Le pire, c’est que ça ne m’a même pas étonnée. (La personne a bien entendu été bloquée et le commentaire signalé.)
Bien qu’anecdotique dans mon cas2, cette expérience m’a rappelé que nous n’étions pas toustes logé·es à la même enseigne lorsqu’on parle rage en ligne. Combien de fois ai-je vu des personnes arborer les critiques acerbes qu’elles ont pu recevoir comme des médailles – gage qu’un post a percé ; tandis que d’autres subissent des raids ad hominem pensés comme des outils de silenciation3. Pouvoir concevoir la haine en ligne comme le premier est un sacré privilège.
Je t’épargne le reste de ma semaine, mais sache qu’elle était à l’image de ce premier jour : rude. (Sans oublier le contexte géopolitique d’un monde qui part en vrille bien entendu.)
What a life.
Anyways. À l’heure où j’écris, on est jeudi 29 janvier.
Ce matin, j’ai échangé avec Alexia Sena sur la communication de son prochain livre sur les microagressions. Pour passer l’appel dans les *meilleures* conditions – du moins, aussi bonnes que possible avec 5h de sommeil dans les palmes et un lumbago –, je suis en pyj, avachie dans mon canapé, mon casque bluetooth vissé sur les oreilles. (Au top !) À peine la discussion commencée, j’annonce la couleur : « je sais pas où je vais avec la ploufletter donc j’ai aucuuune idée de quand sortira la prochaine ».
L’aprem, une fois le reste de mes appels passés, je me suis traînée dans un café pour achever mes mails et rédiger mon post linkedin hebdomadaire. Et, un mot en entraînant un autre, je me suis retrouvée avec l’article qui suit. Tu vas voir, c’est un état des lieux de mes réflexions actuelles : il n’y a donc au-cu-ne conclusion. (Mais je suis curieuse d’avoir ton avis sur le sujet.) ↓
Aujourd’hui, on va parler de la tendance « going analog » (retour à l’analogique) qui a le vent en poupe depuis fin 2025.
Fasten your bouée, we’re about to take off 🏊🏾♀️
🤿 peut-on vraiment quitter le digital ?
En 2026, retourner à l’analogique serait-il devenu ze acte de distinction ?
L’adage dit : « si c’est pas sur strava4, ça compte pas » (ça vaut aussi pour la natation). Et, plus ça va, plus j’ai l’impression qu’il pourrait s’appliquer à notre relation au numérique – en mode : « si c’est pas en ligne, ça ne compte pas ».
Cette question, je me la pose encore plus depuis que je vois se déverser sur mes feed la trend going analog. (J’aurais certes pu l’écrire en français, mais ça sonne toujours plus fun en anglais.)
Pour être exacte, l’interrogation à commencé à germer en été 2024, lorsque j’ai replongé dans mes cartons de retour dans mon fief, à la recherche … de mon Blackberry. Ce qui a motivé ce geste ? Un tsunami de vidéos sur l’éloignement des écrans, la nostalgie des millennials / genz, et le besoin de reprendre le contrôle sur notre attention. Et, whale, comme passe l’essentiel de mes journées les yeux rivés sur un écran, of plouf, j’ai cliqué. Au sens littéral, comme figuré.
Si jamais tu es passé·e entre les mailles du filet : Blackberry, c’était l’entreprise de téléphonie phare avant l’arrivée des smartphones. Dis toi qu’en 2009, elle occupait 50% des parts de marché5 avant de couler face à la concurrence. En cause notamment, son manque de connectivité et son design. Car les modèles Blackberry s’apparentent avant tout à des ordinateurs de poche dotés d’un clavier physique, la possibilité de gérer ses emails ou de naviguer sur internet. En revanche, aucune application de divertissement n’est disponible sur l’interface – à l’inverse d’Apple qui l’a fait chavirer. Alors, au moment de considérer la sortie des réseaux sans pour autant revenir à un full dumb phone, le Blackberry s’est avéré comme une option valable pour beaucoup.
Seul souci (parmi tant d’autres) : ces modèles ne tiennent plus du tout la batterie. Alors, une fois l'excitation passée, j’ai de nouveau remisé mon Blackberry, et mis la réflexion au placard.
Flashforward to décembre 2025.
J’ai (re)découvert tiktok cet été, et mes suggestions regorgent de graphistes qui lancent leur snail mail club6, de conseils d’écriture, et de tenue de carnet. Y’a un truc.
En même temps, Sabine – une youtubeuse qui décrypte des tendances sociales – partage une vidéo sur la marchandisation de cette déconnexion7, et, au détour de la rivièeee… d’une écoute de podcast, j’apprends que les Pinterest Predicts 2026 sont sorties. Long séance de natation short, cette étude annuelle, destinée à leurs entreprises clientes, analyse les tendances avec le plus de potentiel de croissance. Et whale, guess what? Cette année, Pinterest mise sur un retour à l’analogique avec les catégories Poetcore8 (qui évoque l’esthétique poète maudit du XIXème siècle) et Pen Pals9. Y’a carrément un truc qui se passe.
Pour confirmer ce sentiment, je retourne piquer une tête sur tiktok. Et, le 28 décembre, les hashtags suivants cumulaient des milliers de vue :
#Stationary : 311,7K posts
#notebook : 766,5K posts
#journaling : 2,4M posts
C’est huuuuge.
Pour autant, c’est paradoxal : on clame sur tous les toits de piscine qu’on quitte les réseaux… sur les réseaux. On se met en scène en train de lire des livres, de nourrir sa créativité, de renouer avec la profondeur d’esprit. On fustige les plateformes de l’instantané pour encenser le contenu long – comme substack.
Mais cette transition, on l’amorce dans l’espace qu’on envisage de quitter. (Si le numérique était un escape game, we definitely lost.) D’où mon : pourquoi ? Perso j’y vois plusieurs pistes (je sors 100% ça de mon bonnet de bain puisque ceci est un résumé de mes recherches en cours) :
🏊🏾♀️ la distinction « à la Bourdieu ».
On a tellement dénigré les réseaux et le brainrot (littéralement, « la putréfaction du cerveau » à force de scroller) que, chercher à s’en émanciper, c’est faire preuve d’originalité. Et c’est précisément ça qui m’a fait penser à Bourdieu. Dans son livre, La distinction, il écrit « Le goût classe celui qui classe ». Pour lui, ce qui nous répulse – ici, le digital, les réseaux, etc. – nous définit tout autant, si ce n’est plus, que nos appétences – soit, l’envie de développer un panel de loisirs hors-ligne.
Avec cette trend, on retrouve in fine la vieille dichotomie « culture légitime » (les livres, l’écriture ou l’art plébiscité par les institutions) vs. celle « illégitime » ou « populaire » qu’on acquiert par des voies alternatives. Et plus je barbote dans le sujet, plus j’ai la sensation qu’exprimer cette volonté de s’extraire du digital, c’est, en creux, défendre cette segmentation culturelle.
Pour être franche, cette tendance me surprend peu. J’ai l’impression qu'elle ne fait que s’inscrire dans la vague « c’était mieux avant » qui gronde. L’an dernier, dans l’édition Carnet de tendances sociales, on observait déjà le retour de l’esthétique old money sur le devant de la scène, doublée par l’apogée de la trend trad wife. Et l’une comme l’autre reflètent la montée du conservatisme.
Si je m’interroge autant sur l’aspect distinctif, c’est aussi que repasser full analog et le documenter nécessite certes plusieurs privilèges :
1/ Temporel d’abord – il faut avoir le temps de se procurer ces supports, se former aux activités et/ou de consulter les ressources qu’on acquiert.
2/ Monétaire ensuite – car pour appartenir à ce nouvel élitisme culturel, encore faut-il pouvoir performer sa déconnexion en se procurant les artéfacts qui lui correspondent. (Même si ce n’est pas tant posséder le matériel adéquat qui importe, plus que posséder les clefs pour l’apprécier ou l’interpréter.)
3/ Culturel enfin – pour identifier les œuvres à collectionner.
Mais, performer cet habitus ne suffit pas. Si la possession de ces œuvres est une première étape, je pense que la distinction se fera à un autre niveau. (Sa consultation réelle, son interprétation, etc. quitte à ce que la barrière à l’entrée soit encore plus haute.) D’autant plus que, si tout le monde se met à l’analogique, le caractère exclusif va s’éroder et la mouvance perdra ses lettres de noblesses actuelles pour devenir quelque chose de populaire.
« On croit être original, et on s’aperçoit qu’on a juste été typique. » avait déclamé Antoine Compagnon au Collègue de France10 en parlant de son amour pour Proust – qu’il pensait unique – à une époque où… tout le monde l’adulait comme lui. Alors, qui sait, peut-être dirons-nous la même chose dans quelques années du retour à l’analogue ?
(Quoiqu’il en soit, je trouve qu’il y a une pointe d’ironie de constater qu’aujourd’hui le retour à l’analogique est perçu comme le luxe ultime. Car au rythme où l’on consomme les ressources terrestres, dans 30 ans11, ce sera le fait de pouvoir accéder au numérique qui relèvera de l’exception.)
🏊🏾♀️ le sentiment d’appartenance.
Quitter les réseaux, développer de nouveaux récits de soi, c’est aussi exprimer le besoin de rejoindre de nouvelles communautés. Et aujourd’hui, ces mouvements commencent bien souvent… en ligne. De la même façon, que pour trouver son swimming crew, celui avec lequel on partage les mêmes loisirs, valeurs ou appétences, on déploie des codes (langagiers, esthétiques, etc.), en ligne.
(D’où l’immense volume pour certains hashtags dont on parlait plus tôt.)
🏊🏾♀️ la volonté d’archivage.
Après tout, sortir du digital, c’est avant tout remettre la palme sur des souvenirs tangibles – et éviter de les perdre en un clic ou oubli de renouvellement d’abonnement. Et, lorsqu’on parle de mémoire, pouvoir matériellement transmettre ce qui nous a construit / notre environnement revêt une saveur particulière. (Recevoir des albums photos > Recevoir un disque dur.)
Ici aussi Bourdieu aurait des choses à dire, mais je vais te les épargner parce que je suis aussi en train de digérer les infos.
🏊🏾♀️ l’escapism - ou, la stratégie de l’autruche
Cette fois, en jouant sur la nostalgie puisqu’on associe l’analogique à une époque plus légère. Ici, je me demande dans quelle mesure romantiser son quotidien encourage la déconnexion (face à l’actualité), ce qui a tendance à m’inquiéter. Car ici, la question qui se pose en creux, c’est : qui a les moyens de couper / de fermer les yeux ? (Cette question est en suspens car je suis des créatrices qui communiquent régulièrement sur la situation politique en France, aux États-Unis, etc. tout en créant du contenu ultra choupi, so I don’t know.)
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Voici pour ma part ! Je suis curieuse d’avoir tes retours ou recos sur le sujet. Tu peux le faire en commentaire ou par retour de mail.
👋🏾 Pour rappel, La piscine est un média à prix libre. Pour assurer sa pérennité et me permettre de dégager du temps pour mes séances piscine (aka, de mener mes recherche & rédiger), tu peux :
→ Rejoindre le Spa – l’espace de contenu additionnel de la Ploufletter.
→ Ou bien faire un don libre sur Stripe.
🛠️ quelques ressources pour poursuivre la séance
👉🏾 J’ai découvert les vidéos d’Eugene Healey en fin d’année dernière sur Tiktok. Chaque semaine, cet analyste décortique la relation que l’on entretient avec les marques, la culture, et donc, la société. L’occasion de voir qu’il avait réalisé toute une série sur les post luxury symbols en 2025 – dont le fait de vivre déconnecté·e – et qu’il prévoyait de la relancer cette année sur son Substack.
👉🏾 Au sujet de La distinction, je ne peux que te recommander d’aller piquer une tête dans le travail de la sociologue Léa Choue. Elle en parle très régulièrement sur sur instagram ou youtube en illustrant son propos avec des exemples supers accessibles !
🐚 swimmer cherche club de nage – job board
Ces derniers temps, plusieurs d’entre vous m’ont parlé de votre recherche de job / de mission (on est ensemble). Comme je manque de place par ici, j’ai crée un espace dédié à ça.
Si t’es en recherche → swim par ici ← pour le remplir.
Si tu recrutes → swim par là ← pour voir les profils. Sache que les profils que tu trouveras sur la base de donnée sont à l’image de la swimming-team : engagés et divers. (Si tu souhaites te rendre visible auprès des nageur·ses et publier une annonce, envoie moi un message.)
Ça t’a plu ? Fais passer le mot ! (Ça mange pas d’algue et ça aide full.)
See you soon au bord du bassin,
Apolline 🐋
« Rien de nouveau sous le soleil »
Je compte les commentaires / messages haineux sur les doigts de mon gant de plongée. (Bon, après, j’ai préféré prévenir plutôt que guérir : j’ai désactivé la fonctionnalité message sur tiktok.)
Si le sujet t’intéresse, je t’invite à aller voir le documentaire #salepute d’Arte qui nous plonge dans les dessous de ce phénomène… et ses conséquences sur la prise de parole.
C’est une application sportive (et un réseau social) qui tracke les activités que l’on fait.
Sources : Blackberry, how business went sour – Juliette Garside pour The Guardian, 13 août 2013 ; The Rise and Fall (and Rise Again?) of BlackBerry – JLuo pour le Digital Native (Harvard Business School), 1er février 2018.
Le snail mail club nous vient des pays anglophones. Il désigne une communauté d’abonné·es qui qui reçoit chaque mois un courrier de la part d’un·e créateur·rice. Il peut être constitué d’une lettre, d’illustrations, de stickers, matériel créatif, etc. en fonction de son auteur·rice.
The phoneless business, Sabine, 15 octobre 2025
« On croit être original, et on s’aperçoit qu’on a juste été typique. », Antoine Compagnon, Collège de France, 2010)
Source : Tendre vers la sobriété numérique, Frédéric Bordage, 2021







Passionnant ! (Il faudrait créer un Substack papier non ?)
Comme je le dis dans ma newsletter du jour, je me laisse aussi un peu gagner par cette tendance… et elle m’intéresse car elle confirme aussi le besoin de ralentir (à défaut de pouvoir vraiment couper) avec le 100% digital…